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La morsure du passe by *Saudadina:iconSaudadina:



Le temps se figea
Il la vit marcher au loin, de ce pas qu’il aimait tant, avec cette nonchalance étudiée et cette posture si droite. Comme souvent, il se demanda si d’autres que lui remarquaient à quel point cette démarche lui demandait des efforts. Sans doute que non. Il fallait être avec elle au jour le jour pour s’en rendre compte. Il se cacha dans une allée transversale et la regarda marcher. Il eut l’impression d’arrêter le temps, de la regarder des heures lever le talon , changer d’appui, avancer le pied, sa jupe se balançant légèrement en soulignant ses magnifiques jambes, le léger renflement de ses hanches. Il vécut une éternité dans le scintillement du soleil sur ses cheveux roux, se perdit dans le mouvement de ses mèches accompagnant le rythme de ses pas. Il savait précisément sur quel banc elle allait s’asseoir, alors il s’enivra du plaisir de la voir marcher, belle et fière, il s’enivra tant qu’il pouvait en repoussant les souvenirs au loin.
Elle s’assit sur le banc, son léger sourire qu’il aimait tant flottant sur ses lèvres. Elle se gorgeait de soleil, laissant les premières lueurs du printemps pénétrer sa peau, réveiller son corps et ses sens endormis. Il la regarda, longtemps, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus tenir. Alors il s’approcha, lentement, pour ne pas l’effaroucher, car il la savait fragile malgré les apparences. Il s’assit sur le banc, à l’autre extrémité, et sortit son journal. Surtout ne pas lui montrer qu’il ne pensait qu’à elle, que si l’on ouvrait sa tête on ne trouverait qu’elle. Il n’avait pas besoin de la regarder pour la voir, et pouvoir être à côté d’elle et sentir sa douce odeur mêlée de parfum était déjà immense. Elle ne leva même pas la tête, absorbée dans son livre. Il la regardait du coin de l’œil, sa peau pâle brillante au soleil, son petit nez busqué, ses yeux légèrement bridés. Dans sa tête il détaillait chaque courbe de son corps, chacun de ses grains de beauté, le grain et la douceur de sa peau. Elle lui manquait tant. Enfin, n’en pouvant plus, il laissa les souvenirs déferler sur lui et s’immergea dedans.
Tout avait commencé trois ans plus tôt. Un matin, il s’était réveillé à ses côtés, avant elle comme souvent. Il l’avait d’abord longuement regardée, absorbé par la beauté de ce corps endormi près du sien. Il pouvait la regarder ainsi des heures. Le timide soleil matinal créait des flaques de lumière à travers les stores, et il ne la trouvait jamais aussi belle que dans l’abandon du sommeil. Il s’était alors rapproché d’elle, doucement, puis s’était collé contre elle et avait caressé gentiment son dos. Il l’avait sentie s’éveiller, mais dès la première seconde quelque chose clochait. Elle s’était raidie, puis avait tenté de s’éloigner, et sous ses mains il avait senti son dos se tendre. Elle avait ouvert les yeux, et il y avait vu de l’étonnement, de l’incompréhension puis de la peur. Elle s’était levée d’un bond, et les émotions qu’il avait vues sur son visage l’avait torturé. Ce n’était plus les yeux de la femme qu’il aimait. Une étrangère avait pris possession de son corps.
Elle ne le reconnaissait plus. Elle avait failli le mettre dehors, mais il avait plaidé, supplié, et finalement elle avait consenti à l’écouter. Il lui avait alors tout raconté, leur rencontre, les souvenirs, les disputes, leurs nuits, leur décision d’habiter ensemble,… Chaque parole lui arrachait le cœur quand il se rendait compte que ces souvenirs étaient comme effacés. Leur histoire, la merveille et le miracle de sa vie, sa raison d’être, n’existait plus pour elle. Il s’était mis en colère, avait crié, supplié, pleuré, et elle avait pleuré d’impuissance avec lui car elle sentait qu’il ne mentait pas. Puis il lui avait montré les photos, les multiples vidéos engrangées dans leur ordinateur, les post-its sur le frigo avec leurs deux écritures, leurs deux noms sur l’interphone, sa voix à lui sur le répondeur, tous ces éléments qui prouvaient la réalité de leur vie, qui prouvaient qu’il n’inventait pas, que ce n’était pas lui qui avait créé de toute pièce leur amour. Et graduellement, il avait vu ses yeux redevenir ceux de son amour. Elle avait fini par se souvenir. Ils avaient passé le reste de la journée à essayer de comprendre, à essayer de voir si autre chose manquait de sa tête, mais non, tout était là, tout sauf eux. Le soir venu, ils s’étaient couchés sur cette incompréhension, mais bien décidé à oublier. Lui à oublier sa douleur et sa rancœur, elle à oublier sa douleur et sa culpabilité.
Au matin, il avait été réveillé par son cri. De nouveau elle se tenait devant lui, debout, hors du lit, avec cette même incompréhension et cette même aliénation dans les yeux. Son cœur s’était brisé une seconde fois, mais de nouveau il avait expliqué, parlementé, convainc, et de nouveau elle avait fini par se souvenir.
A partir de ce jour là, la scène avait été la même tous les matins. En tâtonnant, ils avaient fini par trouver ce qui ramenait le mieux sa mémoire, quels mots il fallait utiliser pour la convaincre et faire ressurgir ses souvenirs enfouis.  Ils avaient monté ensemble un  « film aide-mémoire », où elle se racontait à elle-même ce qui lui arrivait, entrecoupé d’images de leur couple, de leur amour, de leur vie. Il se levait avant elle, laissait le film bien en évidence avec un mot d’elle-même : « regarde-moi ». Ils essayaient de vivre une vie normale, et y arrivaient même à peu près. Leur amour qui revivait tous les jours leur semblait par moments plus fort. Ils s’évertuaient à faire des projets, sachant que même si elle semblait les oublier elle finirait par s’en souvenir. Ils dormaient peu, redoutant le moment où ils sombreraient, où le matin arriverait et où tout serait à refaire. Elle s’endormait tous les soirs serrée contre lui, comme à une ancre, comme si elle refusait de le laisser partir, comme si elle voulait le garder tout contre lui pour empêcher les souvenirs de la fuir. Et lui la serrait en retour, sachant que le lendemain il serait un étranger, voulant imprimer en lui son corps et son image dans ces instants d’amour pur.
Pourtant, ils souffraient. Dans cette vie en osmose ils consumaient leurs forces. Ils s'étaient coupés petit à petit de toutes leurs autres relations. Au début, ils avaient vu des médecins, mais personne ne comprenait et ils avaient fini par abandonner. Il la voyait dépérir, user sa vie et son souffle dans cette lutte contre elle-même et dans la culpabilité qu’elle ne pouvait s’empêcher de ressentir. Quant à lui, il lui semblait qu’il mourrait tous les matins, en voyant la facilité avec laquelle il disparaissait de sa tête, mais pourtant il aimait jusqu’à cette souffrance qui conservait encore la réalité de leur amour. Mais il la voyait se faner. Un soir, la croyant endormie, il déposa un baiser sur ses cheveux et pleura. Il sentit alors sa main sur son torse et l’entendit murmurer : « Je t’aime. Ne t’avise pas de me laisser partir, je t’aime même si je l’oublie. » Ces paroles, plus légères qu’un rêve, le hantèrent et en même temps lui donnèrent longtemps la force de continuer.
Mais un jour, il sentit ses forces le quitter. Cela faisait dix-huit mois, et il la surprit un jour pleurant, hoquetant et terrifiée à la suite du film. La regardant alors impartialement, il vit combien elle avait maigri, combien ses joues se creusaient et combien son regard perdait de vie. Il pouvait supporter sa propre souffrance, mais la sienne à elle, c’était trop. Par amour, il décida d’arrêter cette torture. Le soir, quand il fut sûr qu’elle dormait, il se releva doucement, réunit toutes ses affaires et les chargea dans sa voiture. Il enleva toutes les photos, tous les films, effaça toute trace de sa présence. En dernier, il récupéra le film aide-mémoire et le petit mot. Puis il déposa de son doigt un baiser sur ses lèvres, contempla une dernière fois l’amour de sa vie et s’en fut.
Depuis ce jour-là, il l’observa de loin. Elle reprit sa vie normalement, sans lui, sans ses souvenirs déchirants. Lui ne vivait que pour elle. Il quitta son travail et se mit à la guetter, à la regarder vivre de loin. La morsure du passé était profonde, mais pouvoir la voir était la seule chose qui lui restait. Il avançait à travers elle, se nourrissant de sa force de vie, mais sans jamais chercher à se rappeler à elle : elle avait assez souffert. Comme il connaissait toutes ses habitudes, il lui était facile de provoquer des rencontres comme celle d’aujourd’hui, pour pouvoir juste être près d’elle sans forcément lui parler. Il l’aimait toujours plus que tout au monde, mais ne vivait plus que dans ses souvenirs et pour le plaisir de ces moments volés. Assis là, sur ce banc, près d’elle mais si loin sous le soleil renaissant, il était déchiré mais heureux. Il sentit les larmes couler sur ses joues mais ne fit rien pour les retenir, goûtant leur saveur salée et se souvenant presque de ses larmes à elle et du goût de ses baisers, du son de son rire et de la caresse de ses doigts.
Il sentit alors son mouvement et leva la tête avant de pouvoir s’en empêcher. Elle avait interrompu sa lecture et le regardait. Ses yeux gris le fixaient avec bonté et compassion, presque amitié, et il sentit son cœur se soulever.
Elle lui sourit.
©2007-2009 *Saudadina
:iconsaudadina:

Author's Comments

J'ai écrit ceci pour le concours des Francophones [link] Le thème est : "rencontre, amour, oubli". J'ai essayé d'être un peu originale dans l'histoire, même si c'est difficile.
Tout commentaire est plus qu'apprécié. Je ne le soumettrai pas au concours tout de suite, histoire de relire un peu et peut-être d'avoir quelques critiques constructives...

To all the people who don't read french : sorry guys, but it's also so nice to write in my native language ! i will maybe try to translate that... one day

Comments


love 1 1 joy 0 0 wow 0 0 mad 0 0 sad 0 0 fear 0 0 neutral 0 0
:iconmelodycroco:
très bien écrit, tu m'as pratiquement fait pleuré....

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"Put a stake through my heart
And drag me into sunlight..."
:iconkicya:
J'aime beaucoup. J'en ai les larmes aux yeux. Je ne sais pas s'il vaut mieux dire "beau mais triste" ou "triste mais beau"...

"Elle lui sourit"
:iconsaudadina:
Merci mon ange... Pour le favori et le commentaire. Tu es derrière toutes mes histoires d'amour, sauf derriere la fin de celles qui se finissent mal.

--
Please don't let me be misunderstood

Clubs : *The-Red-Envelope, ~DeLaTeteALaLettre, ~francophones, ~original-fictions, ~ThePortraitClub
:iconsaudadina:
Merci! Ou peut-etre desolee de t'avoir presque fait pleurer... Ou non en fait :)

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:iconthetube:
I think I must study French at least a little.

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And if I claim to be a wise man, it surely means that I don't know.
:iconsaudadina:
yes you do ! :) basically it's for a contest the theme was : "love, meeting, forgetting". my story is about a couple, they are truely in love but one day the girl forgets about him... when he talks to her about him, about them and their story, she finally remembers him. but the morning after that, the same thing happens. they live like that for months, she refuses to let go even if it's awfully painful for them both. but one day he can't let her suffer any longer, and when the night comes he erases everything that was his and just vanishes... so she keeps on living normally, and he lives in the memories from her. he does what he has to to mee her every day, even without talking to her, never trying to remind her of him, but just to see her...
i know it's a rather sad story, but i didn't want to be to cliché with this theme, like "they met each other, they loved each other and then they forgot about each other". also i found this story in a tiny place in my head, and i guess it was trying to break free so here we are :) i might try to translate it for you, when i'll have a moment

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Please don't let me be misunderstood

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:iconthetube:
That is a very interesting theme. You know I had a couple years of French in school MANY years ago so I still remember a word here and there. We are so anglocentric in this country. I envy people who understand multiple languages.

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And if I claim to be a wise man, it surely means that I don't know.
:iconlollypopzs:
c'est une histoire très émouvante
j'aime beaucoup l'originalité du scénario
et puis la fin aussi
"elle lui sourit"
c'est une phrase tellement simple mais qui laisse sous-entendre tellement de choses...

en tout cas bonne chance pour le concours ;)

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heart: 1 - brain: 0
:iconsaudadina:
Merci infiniment pour le commentaire et le fav, et pour avoir lu mon histoire :)
Voui, je ne suis meme pas sure de l'étendue de ce que j'ai voulu mettre dans cette phrase finale... En tout cas je te remercie, et quelle que soit l'issue du concours je suis contente d'avoir écrit cette histoire

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Please don't let me be misunderstood

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January 29, 2007
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